Camp « La Piste » : le cimetière des handicapés d’Haïti

Vue d'un abri au Camp LA piste Photo: Ritzamarum Zétrenne

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Selon certains chiffres, le nombre de personnes vivant avec un handicap physique en Haïti a augmenté de 10 % après le séisme de janvier 2010. D’aucuns ne se sont peut-être jamais demandé ce qui est arrivé à ces Haïtiens que le tremblement de terre a paralysés ou rendus claudicants. C’est au Camp « La Piste », dans la capitale haïtienne, que beaucoup d’entre eux s’efforcent de rester en vie.

C’est dans la zone appelée « sou pis », ancienne aviation, à Port-au-Prince, que se situe le camp « la Piste », ce site aménagé pour recevoir les handicapés du séisme de janvier 2010. L’entrée de ce camp est ce genre d’endroit où le moindre souffle du vent peut être aussi calamiteux qu’une averse. Des abris, sorte de nids à rats, construits depuis 2011, parlent autant de misère que les pieds sans chaussures, les bâillements itératifs et les vêtements misérables des premiers enfants rencontrés.

Toutes sortes d’ordures jonchent ce sol à bout de souffle. C’est un environnement qui affiche « open for sickness » ici et là. Devant leurs « shelters » de galère, certaines personnes nous saluent d’un regard fatidique, humecté d’un « je n’en peux plus ». Nous sommes en un lieu où le sourire ne peut être qu’inattention.

« La Piste » est le camp des éclopés, des manchots, des amputés de jambes, des non-voyants, des sourds-muets. C’est également le camp des personnes vivant avec toutes sortes d’anomalies psychiques.

 « La vie ne peut pas être ça »

Scène de vie sur le camp la piste Photo: Ritzamarum Zétrenne

Au départ, soit en 2011, pas moins de 378 familles ayant chacune au moins une personne handicapée ont été placées par une organisation humanitaire sur ce site. « On a construit les shelters que vous voyez pour nous en nous promettant des maisons permanentes après 3 ans au plus tard. Mais, nous sommes abandonnés ça fait longtemps par cette organisation », a fait savoir Philogène Jocelyn.

Ce dernier est reconnu sur tout le site comme un leader pour la zone. Il est un non-voyant qui dirige la Congrégation des aveugles d’Haïti (COAH). Pour lui, il faut être inhumain pour oser avouer que les habitants du camp « La Piste » sont en vie. « La vie ne peut pas être ça. Non ! Au grand jamais », martèle Philogène, derrière ses lunettes noires, propres à dissimuler son handicap.

Sinon, ces gens qui respirent et qui se meuvent avec leurs handicaps, rien ne permet de croire que la vie existe dans ce coin. Il leur faut, le plus souvent, à ces personnes handicapées parcourir plusieurs kilomètres pour trouver de l’eau (non-traitée) pour étancher leur soif ou se laver et laver leurs vêtements. Leurs abris ne parviennent plus, pour la plupart, à tenir. Les planches étant pourries, ces constructions ne servent plus que comme espace pour s’abriter du soleil.

Arindal Pierre Richard est conseiller général de l’Association des personnes handicapées pour la promotion du sport (APHAPS). Si le tremblement de terre lui a fait perdre sa jambe, il ne lui a pas enlevé son courage et sa détermination à dénoncer le laxisme des autorités établies. « Ils passent tous les jours sur la route de la piste. Ils nous voient. Ils sont au courant de notre situation. Mais jamais ils n’ont pensé à faire quelque chose pour nous. Ils nous abandonnent volontiers. Mais ça, nous ne l’accepterons jamais, car nous sommes tous des Haïtiens », lance Pierre Richard entre déception et fureur.

 Quand tout le site se fait latrines

Une vue des latrines utilisées par les handicapés
Photo: Ritzamarum Zétrenne

À mesure que l’on avance sur le site, la précarité de la zone devient beaucoup plus poignante. Si ce ne sont pas des enfants handicapés, dépourvus de moyens de locomotion, qui se trainent sur le sol immonde du camp, ce sont des adultes qui lancent leurs matières fécales dans des sachets dans un canal qui chevauche le site.

En réalité informent quelques personnes, les rares latrines qui existent dans la zone sont déjà trop remplies. Les conséquences ne sont pas minimes. « Les gens vivent au milieu de leurs propres excréments. Nous avons des handicapés ici qui ne peuvent même pas se tenir debout. Donc, ils font leurs besoins n’importe où, même à l’intérieur des abris », regrette Guermann Otilus, un jeune de la zone dont le père est complètement paralysé.

C’est au milieu d’angoisse et de désolation que cette communauté vit sur le camp « La piste ». Aucune infrastructure adaptée à leurs conditions, et pourtant ils ont été placés là par une organisation humanitaire, disent-ils.

Dieumatanne Ilus, un exemple poignant de désolation

Dieumatanne Ilus en est l’exemple de désolation et de déprime. Elle préparait de la nourriture pour son petit garçon quand, au lendemain du séisme, ce dernier s’est évanoui. Mais à son réveil, elle n’avait plus le petit bonhomme qu’elle avait eu avant l’évènement. Son fils est devenu totalement paralysé et ne pouvant même plus prononcé un seul mot. « Ce n’est plus mon enfant. Il est devenu inconscient de toutes ces actions. Il ne sait même pas quand il a envie d’uriner ou déféquer », raconte Dieumatanne avec des larmes aux yeux.

Cette femme est placée sur ce site sans le moindre moyen de vivre. Même sa propre vie est en danger vu sa condition déplorable. « Ce sont des gens à l’église et de bons voisins qui me nourrissent chaque jour. S’ils ne me donnent pas quelque chose, je ne mange pas », se plaint-elle dans une voix remplie de tristesse. Malgré tout, Dieumatanne n’a pas le courage d’utiliser son petit garçon pour demander de l’aumône dans les rues de la capitale.

 Restaurant communautaire et maisons, leurs besoins urgents

Très souvent, des incidents se produisent aux alentours de site mettant davantage en danger les habitants qui s’y trouvent. Il est même arrivé, racontent-ils, qu’un sourd-muet ait été victime en circulant dans les périmètres du camp pendant que la police pistait des bandits.

Leurs revendications ne réduisent qu’en un mot : la présence de l’État. Ils veulent que les autorités se penchent sur leur situation. Restaurant communautaire, maisons plus ou moins décentes, latrines, électricité, eau potable… leurs attentes sont nombreuses. En attendant une intervention des autorités, leur zone n’est qu’un camp de déprime et de mort lente.

Cet article a été publié par l’auteur au journal Le National, le 30 aout 2017

Camp « La Piste » : le cimetière des handicapés

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