#MondoCorrespondance : L’identité nationale ne se réduit pas à la langue du pays

CP: Wikipedia

Bonjour Valentine,

J’ai reçu ta correspondance comme une planche de lumière, le sédatif qui m’a permis de garder mon calme et préserver les étincelles d’optimisme qui agonisaient en moi. J’adore ton attitude optimiste qui te fait rêver pour ton pays et pour toute l’Afrique. De toute façon, hommage au dernier thème du #MondoChallenge, le monde n’est pas si sombre que ça ! Le changement est possible partout, il suffit d’y croire et de s’y accrocher.

Concernant la crise qui affecte ton pays, laisse-moi te dire que le Cameroun n’est pas le seul pays à être frappé par un tel problème. Certains pays le gèrent mieux que d’autres. Ou peut-être que le problème ne prend pas la même tournure ici et ailleurs. En Haïti par exemple, nous avons deux langues officielles : le créole et le français. Ce dernier étant la langue de l’enseignement à tous les niveaux, même si la majorité des Haïtiens parlent créole. Le point commun avec ton pays, c’est que beaucoup de préjugés sont construits autour de cette question linguistique.

La langue est l’une des causes de discrimination et de stigmatisation en Haïti

En dépit de récents efforts, nous ne parvenons pas à nous défaire de cette malédiction « diglossique ». Qui sait bien parler français est intello. Il est considéré comme un tout autre type de personne. Malheur à celui qui ne sait pas parler français et qui a besoin de service dans un bureau quelconque (public ou privé). Et pourtant, bien que l’école se fasse en français, elle ne permet pas vraiment à l’élève haïtien de maîtriser la langue de Molière (on le dit à tort).

Encore aujourd’hui, la langue reste l’une des causes de discrimination et de stigmatisation chez moi. Nos sénateurs et députés n’ont pas cessé d’être des objets de moquerie sur les réseaux sociaux, le plus souvent pour des fautes de français dans les assemblées parlementaires.  Et ceux qui prennent la parole le plus souvent en créole sont considérés comme peu intelligents ou tout simplement incultes.

Créole vs français ?

Mais conjointement à cela, un autre problème surgit. Depuis quelques temps, nous avons une académie de langue créole en Haïti, l’AKA (Akademi Kreyòl Ayisyen, littéralement en français, Académie du Créole haïtien). De nombreux efforts sont multipliés chaque jour pour valoriser le créole, le présentant très souvent comme étant notre identité. Deux étudiants haïtiens et un étranger ont même déjà présenté leur mémoire en créole.

L’académie a même déjà présenté des travaux sur  la standardisation de l’orthographe du créole. Quoique personnellement je ne sois pas toujours d’accord avec l’idée d’une académie d’une langue (on ne fabrique pas une langue tout de même), je dois reconnaitre que l’académie, en œuvrant à la standardisation du créole, fait un travail utile sur ce point.

« Je ne comprends pas cette tendance à mettre deux langues sur un ring »

Le problème qui survient, c’est qu’en essayant de valoriser le créole, certaines personnes ont tendance à le camper en face du français. « Le créole est plus beau que le français », « le créole est une langue poétique », « le français est une langue importée », et patati, patata. Le créole étant considéré comme une langue inférieure depuis toujours dans le pays, aujourd’hui, ces personnes-là, on dirait, veulent renverser la tendance. Au créole maintenant de prendre le dessus sur son « rival » ! Je ne comprends pas cette tendance à mettre deux langues sur un ring.

Le plus grand prétexte utilisé est que le créole doit être considéré comme l’identité de l’être haïtien. Une sorte de « nationalisme essentialiste » prend forme comme le décrit le linguiste – terminologue Robert Berrouët-Oriol. En ce sens, on est haïtien que par la langue créole. Réductionniste, non ?

Au-delà de vos langues, vous êtes Camerounais

Cela me fait penser à la situation que tu m’as présentée dans ta dernière correspondance. Si j’ai bien compris, certains Camerounais pensent que c’est leur langue (français ou anglais) qui leur concède leur identité camerounaise, en ce sens que l’anglophone se voit comme un camerounais, ce que le francophone n’est pas, et vice versa. Je suis sûr qu’au-delà de votre langue, d’autres éléments vous rassemblent et vous lient l’un à l’autre. Car, je répète ici le linguiste précité, « ce n’est pas la langue en soi qui constitue l’identité : […] elle exprime un corps d’idées qu’émet une communauté linguistique dans un contexte donné et à un moment précis de son histoire pour nommer l’identité nationale ainsi que les rapports sociaux à l’œuvre dans un territoire. »

Patrick Charaudeau, dans son texte « Langues, discours et identités culturelles » nous explique que « les communautés se construisent autour de valeurs symboliques qui les inscrivent dans des filiations historiques diverses ». Il s’ensuit pour affirmer en revanche que « ce sont des communautés qui sont davantage des « communautés de discours » que des communautés linguistiques ».

Et la question que ce penseur s’est posée nous aide à mieux nous approcher de la crise de ton pays. « Est-ce qu’on change de culture quand on change de langue ? Est-ce qu’un Basque, un Catalan, un Breton ou un Corse – pour ne prendre que quelques exemples, brûlants il est vrai –, changent de culture lorsqu’ils parlent le basque, le catalan, le breton ou le corse ? », s’interroge Charaudeau.

« Ce n’est pas la langue qui témoigne des spécificités culturelles, mais le discours (les usages) »

Charaudeau nous explique un peu plus clairement ce qui suit : « Malgré des idées tenaces concernant l’existence et le rôle que peut jouer une langue par rapport à l’identité d’une communauté sociale, l’identité linguistique ne doit pas être confondue avec l’identité discursive. Cela veut dire que ce n’est pas la langue qui témoigne des spécificités culturelles, mais le discours (les usages). »

À l’État de ton pays d’élaborer une politique linguistique conforme à la réalité du pays où chacun aura la même chance peu importe sa langue. Voilà pour ce qui est de ma réaction par rapport à cette crise que traverse ton pays.

Au départ, j’ai voulu te parler de l’un des lieux touristiques de mon pays, mais au final, ma plume s’est affranchie. Elle écrit ce qu’elle veut on dirait ! Rire ! Je devrai donc faire ça dans un autre billet. Mais dis-moi, comment traite-on de cette question dans les médias de chez toi ? Qu’en disent les intellectuels du pays ?

Salut ! J’attends ta prochaine #MondoCorrespondance !

2 Commentaires

  1. Mon cher ami, ta plume ne s’est pas seulement affranchie, elle est aussi très avisée. ça m’attriste moi toutes ces guéguerres autour de langues qui ne nous appartiennent pas vraiment. Mais bon, je sens ma plume s’agiter aussi, elle en a des choses à te répondre..Rires…Merci, c’était très inspirant de te lire..

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