« À l’abri, voici le monstre ! »

Et tout le monde se met à courir. Sans trop savoir où se diriger. Sans même savoir si courir est la solution. On court parce qu’on est obligé de courir. On court pensant se sauver. On court voulant se sauver. Pas question de se laisser broyés par le monstre.


Ce jour-là, les gens ont été particulièrement pressés dans les rues de Port-au-Prince. Même le soleil d’ailleurs. À quatre heures de l’après-midi, il n’était plus là l’infidèle. De nuages sombres l’ont contraint de se camoufler abandonnant ainsi la nature qu’il était censé réchauffer. Le temps faisait la demoiselle, aurait dit ma mère. Ne me demandez pas pourquoi elle assimile le temps à une demoiselle. Je ne sais pas.
En tout cas, ce jour-là, le temps avait l’humeur acariâtre d’une demoiselle larguée par le mec en qui elle plaçait toute sa confiance. Vous comprenez, hein ? Et à Port-au-Prince on n’aime pas ça. Quand le temps se fâche tout le monde a peur. Tout le monde se presse. Même moi d’ailleurs.

La grande panique

J’étais sur la grand-rue de Port-au-Prince à observer les gens qui s’alarment a l’approche de ce qu’ils considèrent être un danger imminent. Ils courent dans toutes les directions. Sauf ceux qui y habitent en fait. Vous ne me demandez pas compte, mais des gens habitent la grand-rue de Port-au-Prince. Surtout des femmes. Celles qu’on appelle des « prostituées ».
Sur la Grand-rue, ce jour-là, les Tap-Tap se faisaient rares. Ah ! Les chauffeurs ont du avoir peur de se mettre en danger à l’approche du monstre. Le nombre de gens qui voulaient rentrer chez eux a augmenté à mesure que les minutes et les secondes avancent. La pression était grande. Trop grande.
Soudainement, j’ai entendu une voix, en détresse, criant « Voici le monstre, à l’ abri! ». Et le cri se faisait entendre partout, comme une alerte a la bombe. Seuls les gens pouvaient courir aussi vite que ce cri d’alarme. La Grand-rue se faisait le théâtre d’un grand mouvement de panique.
Et la pluie se mettait à tomber. Elle tombe comme si elle voulait se moquer de tous ces gens qui courent, désormais, tout trempés sur la Grand-rue. Elle tombe comme pour ridiculiser les voitures de vitres teintés qui se démêlent dans les ordures qui déferlent sur la Grand-rue de la Capitale. La pluie tombe comme une folle. Comme une pute qui a le besoin de se faire voir.

Après la pluie, l’embouteillage

Entre temps je me faufile entre les foules de gens qui cherchent un abri sous les galeries des maisons closes de la Grand-rue. Là, j’observe bouche bée la laideur de ma capitale dénudée au milieu de cette rue désormais plus rivière que rue. Une rivière en crue qui emporte misère et vulnérabilités de toute une capitale.
Personne n’aurait souhaité se retrouver dans les rues de la capitale au passage du monstre. J’ai passé près deux heures sur la Grand-rue. Et la pluie s’arrêta. Ouf ! Mais…
Le monstre a bloqué toutes les parcelles de route qui pouvaient me conduire chez moi. Plus possible de rentrer en Tap-Tap. En fait, le monstre a éliminé cette possibilité. Après la pluie, à Port-au-Prince, croyez-moi, de nombreuses gens regrettent d’avoir possédé un véhicule. J’ai dû rentrer à pieds. À cause du passage du monstre.

Le bilan

Le lendemain, le ministère de l’Intérieur, comme toujours, a fait le bilan. L’État, chez moi, vous dis-je, est plutôt Pompier. Vous connaissez sûrement ces agents de secours qui viennent toujours après les incendies. A la différence des sapeurs-pompiers, quand l’État de chez moi intervient après les catastrophes, il ne fait pas grand-chose. Bref ! On était au bilan.
Sept décès et de nombreux dégâts enregistrés. Des dégâts dans l’habitat, dans les infrastructures agricoles et surtout routières. Le pays est donc saccagé et démantibulé par le monstre. Seulement pour son passage de deux heures. Tout le monde, de près ou de loin, est touché par les dégâts occasionnés par ces pluies.
La pluie est peut-être un simple phénomène météorologique ailleurs, mais chez moi, c’est un monstre. Nul n’est à l’abri quand il pleut. Et pourtant, l’on ne peut pas se permettre d’espérer le dompter un jour. L’on ne peut que s’en plaindre. L’État aussi d’ailleurs. Et, qui sait si le véritable monstre de ce pays n’est pas plutôt cet État-sangsue.

2 Commentaires

  1. On dit « Après la pluie, c’est le beau temps ». Chez nous, après la pluie, c’est éclaboussant. Il faut ne pas être humain pour ne pas avoir honte de s’être retrouvé en pleine rue de Port-au-Prince sous la pluie. Gamin, on chantait pour qu’il pleuve en promettant à la Pluie de lui donner des bonbons. Aujourd’hui, à moins d’être parmi ceux qui vont décaisser des fonds après des dégâts post-intempéries, on ne saurait que prier pour que la pluie n’emporte avec elle notre espoir de survie. À quand un État fort? Personne ne le sait !

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